Pourquoi mes enfants ne portent pas mon nom de famille arabe?

Il y a quelques mois, j’avais écrit un article qui expliquait les raisons pour lesquelles j’avais décidé de donner à mes deux filles un prénom en arabe.

Aujourd’hui, je t’explique pourquoi, elles ne portent pas mon nom de famille arabe.

Je m’appelle Myriam LAABIDI, pas Laabibi, ni Laadidi, ni Labadie, ni aucune autre invention et déformation que l’on me donne à chaque fois que je dis mon nom de famille. Mon nom de famille est arabe marocain, je l’hérite de la période de la Conquête musulmane de l’Afrique du Nord qui s’est terminée au début du XIVe siècle, et sûrement adopté par mes ancêtres Amazigh (berbères) pour acheter la paix avec les colonisateurs de l’époque. Mon patronyme est plus tunisien que marocain, ce qui laisse dire que l’Afrique du Nord a toujours été un seul et même bloc. Ce sont les Conquistadores venus de France qui ont (avec toute la délicatesse qui les habite) brassés les cartes.

Quand je vivais en France, mon nom de famille était une maladie. D’un point de vue sociologique, un individu malade est un individu qui vit une déviance, cette dernière est de ne pas être en santé. Donc ça l’exclut de la dynamique sociale, puisqu’il ne peut pas y participer. Comme une maladie, mon nom de famille m’a exclu de la société française, parce qu’arabe, parce que victime de ce racisme systémique qui gangrène tout. Nul besoin de te rappeler comment la société française traite ses citoyens issus de ses anciennes colonies, elle les traite comme dans les années 1920 avec violence, mépris et discrimination. Comme des indigènes et des demi-individus invisibles que nous sommes.

Rapidement consciente que je ne réussirais jamais en France, j’ai pris mon petit baluchon et j’ai décidé de rempoter mes racines en Amérique du Nord, en terre francophone. Le Québec sera désormais ma deuxième maison et j’offrirai à mes futurs enfants un avenir meilleur que celui qui aurait pu être en France.

Plusieurs années plus tard, j’ai eu deux filles avec un gars québécois. Blanc et francophone avec qui je suis restée très longtemps. Mes cocottes sont nées à Montréal, à 200 mètres de la maison. Elles vont à l’école dans le quartier et tout leur univers tient dans le mouchoir de poche de Côte-des-Neiges. Et c’est exactement ce que je voulais, qu’elles aient une communauté de vie à défaut d’avoir une famille maternelle élargie que je n’ai pas pu leur donner parce que je suis seule ici.

Enceinte je me suis posée 1001 questions. Quel prénom? Un prénom composé? Un seul nom de famille? Un matronyme? Un patronyme? Les deux? Puis est remonté à la surface la souffrance que j’ai vécue parce que victime de racisme et discrimination à cause de mon nom de famille, et là je me suis dit, que non, je ne pouvais pas leur faire vivre ça. Oui, je l’ai dit tel quel. Alors, j’ai choisi délibérément de leur donner le nom de famille de leur père. Un nom blanc, francophone et bien d’ici, pour pas qu’elles galèrent. Pour pas qu’elles aient à l’épeler 30 fois avant d’avoir la bonne orthographe. Pour pas que, si au détour du hasard elles rencontrent à un moment donné un esprit malveillant, qu’elles soient victimes de n’importe quelle attaque ou violence qu’on aurait fait à leur endroit. Je l’ai fait pour les protéger, je te le dis du fond du cœur. De part mon vécu et de part de mon traumatisme.

C’est assez triste de constater qu’on doit faire disparaître l’héritage de nos ancêtres pour ne pas subir du racisme ordinaire tous les jours. Et je constate que c’est encore une autre forme de colonisation qui m’a fait capituler. Est-ce que les filles auraient aimé être des LAABIDI? Mais bien sûr, elles m’ont demandé à plusieurs reprises pourquoi elles ne portaient pas mon nom de famille. Je leur réponds toujours : « Maman a eu la chance de vous porter dans son ventre et Papa n’aura jamais ce privilège, alors je lui ai offert le cadeau de vous donner son nom de famille ». Genre un don de soi… Je sais que c’est une demi vérité, mais c’est déjà ça.

10 Comments

  • Melissa dit :

    Coucou ma cousine, comment être à la fois objective et à la fois constructive quand je te connais à titre personnel ?! Je vais tout de même le tenter.
    Je te reconnais tellement dans ton article, ton métier de sociologue revient beaucoup dans tes phrases et j’aime ta pédagogie, j’aime tes explications. C’est construit et clair.
    Je comprends complètement pourquoi tu n’as pas voulu donner ton nom de famille à tes filles. Elles ont un prénom et un nom plus passe-partout et forcément ça les aidera plus tard. En tout cas ça ne les handicapera pas. Mais c’est triste de devoir se dire ça non ? C’est triste de devoir penser que l’on doive « renier » une partie de son identité de peur de subir de la haine et de la violence par le spectre du racisme. Au contraire pourquoi ne pas créer une force supplémentaire pour affronter ca ?
    Je te donne un exemple, j’ai le nom de ma mère plutôt occidental à consonance espagnol et je me bats depuis des années pour avoir celui de mon père qui est un nom arabe que tu connais puisque c’est celui de ta mère aussi.
    Ce combat depuis des années est dur parce que comme tu le dis très bien on est en France et que passer d’un nom français à un nom arabe c’est pas du tout facile, a l’heure où tout le monde veut franciser son nom.
    Pour autant je ne serai pas aussi complète et autant moi-même que tant que je n’aurais pas officiellement le nom de mon père qui me correspond et me ressemble plus. C’est une question d’identité qui transcende la haine ou les futures portes qui pourraient se fermer à l’avenir avec mon nom.
    Et puis un nom fait une personne mais une personne ne fait pas un nom. Mon nom est gravé en moi au fer rouge car il est ce que je suis. Mais moi, Mélissa je ne suis pas mon nom. Par mon comportement, ma façon d’être, ma personnalité, mon caractère je ne suis pas la petite Beurette du coin qui porte un nom arabe. Et c’est contre ça qu’il faut se battre. Contre tous les préjugés et les clichés qu’un simple patronyme pourrait véhiculer. Il faut aller au dessus ca et éduquer les gens en ce sens. Pourquoi ça serait à nous de changer de nom (ou plutôt d’en éviter un) quand c’est aux autres de devoir changer leur mentalité ? En faisant cela on laisse gagner l’intolérance et on se dit forcément que le racisme systémique continuera son bout de chemin.
    Je trouve ça dommage. Assumons notre nom, assumons nos origines et faisons sauter ces préjugés.
    Les gens comprendront qu’un nom fait pas une personne mais une personne ne fait pas le nom.
    J’avais envie de partager ça avec toi.
    Je t’embrasse fort.

    • Hygge dit :

      Tu as raison ma chérie. Je pense qu’à l’époque, l’instinct maternel a tout dépassé. Vraiment mon traumatisme d’exclusion a été fort chez moi. Et j’aI voulu que les filles n’aient pas à vivre cette douleur. Alors j’avais tranché, un prénom arabe et un nom de famille blanc. Comme leur métissage finalement. Mais tu vois ça me fait de la peine encore…

  • Myriam Richard dit :

    Ton texte, ma chère et homonyme, est touchant et démontre de l’amour inégalable qu’une mère porte envers ses enfants qui la mène souvent à prendre des décisions difficiles, à se ‘jeter dans le vide que le fond soit douille ou rocailleux. J’ai adoré te lire. Je n’ai pas d’enfant mais ta plume à sû réveiller la ‘maman en moi. Bravo mon amie! De Mymi à Mymi xoxo

    • Hygge dit :

      Merci ma chérie! C’est une démarche très intime que je voulais partager pour que des mamans qui ont eu à faire des choix comme le mien ne se sentent pas seules… Merci merci beaucoup 😊😘

  • houda_le_blog dit :

    Tout-à-fait d’accord avec toi. Je crois que j’aurais fait pareil.

  • Grelev08000 dit :

    Bonjour, un article fort intéressant et respectable. Merci à toi.

  • Ann dit :

    Article ou je me reconnais tellement..Nous avons aussi quitté la France pour les mêmes raisons (je pense que nous sommes pas mal dans ce cas la..) mais je trouve qu’au bout de 1o ans ici,la désillusion est sensiblement la même …(ça, c’est un autre débat…). Mais ton article m’a fait beaucoup penser au fait que j’ai toujours voulu appeler mon fils Souleymane et je trouvais qu’il « sonnait » trop arabe, qu’il était trop fort (et pourtant c’est paradoxal car c’est la puissance de ce prénom qui me fait vibrer!!)… après 3 garçons qui ne portent pas ce prénom et avec le temps je regrette parfois de n’avoir pas sauté le pas… 🙂

    • Hygge dit :

      Merci bcp pour ton commentaire et ta sincérité. On est réellement déchiré quand on est mère de trouver un équilibre entre ce qui est important pour elles et pour nous. J’ai des regrets, vraiment, mais quand je vois mes filles elles portent sur leur visage les visages des mes ancêtres et de ma fille, ce qui me réconcilie avec ce choix ❤️

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