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Cette transe au doux parfum de thé à la menthe

Quand mon arrière-grand-père maternel est mort, ma mère avait une dizaine d’années. Elle a toujours dit de lui qu’il était un homme d’une grande tendresse. Sa femme, mon arrière-grand-mère cette sorcière, a sombré dans une profonde tristesse à son décès. Dans mon pays d’origine, le Maroc, la tradition veut qu’on célèbre dans la musique et la danse le repos éternel d’un être cher. 

Maman dit avoir expérimenté, le jour des funérailles de son aïeul, la plus extraordinaire et la forte expérience de transe qu’il ne lui a jamais été donné de vivre. Comme un rite initiatique, quelques mois plus tard, elle partait rejoindre (avec le reste de sa famille) son père dans le sud de la France. 

Mon arrière-grand-mère avait réuni une bande de voisines pour organiser un après-midi en l’honneur de son mari. Elle avait fait venir un groupe de musiciennes et de danseuses aux ancêtres touareg pour venir jouer du el aïta, un style musical au carrefour du gnawa et du chaâbi, dont les chants, réputés pour créer des états de transe, relatent des récits de souffrance, politiques ou de révoltes contre la colonisation de l’impérialisme français. Les femmes trouvaient dans ces paroles de formidables portes de sortie à la libération de la pensée. On attendait de ces groupes de musiciennes qu’elles nous transportent au-delà du réel, là où chacune d’entre nous peut embrasser les pieds du bonheur.

Toutes les cérémonies étaient réglées comme du papier à musique, c’est pourquoi  on les connaît de la sorte aujourd’hui, car elles ont l’immense privilège d’avoir évolué en fonction des flux migratoires qu’a toujours connu l’Afrique du Nord. Pour faire simple, elles sont l’héritage d’animisme autochtone, d’héritage juif et de pratique soufiste (une vision mystique de l’Islam). Au Maroc, il existe plusieurs centaines de confréries qui ont su résister au conservatisme religieux et aux crises économiques.

C’est au fin fond de la campagne de son douar natal, au sud d’une ville qui s’appelle El Jadida, (ancien bastion de la colonisation portugaise), que ma mère s’est retrouvé entraînée par sa matriarche. Mais cette journée-là, elle ne sera pas qu’une simple spectatrice.

La lente montée vers la transe 

Tout rituel de transe se fait autour d’un thé à la menthe et de msemen (crêpes marocaines). Il procède par étapes bien précises qui assurent la pérennité de ce savoir. 

Une à une, chaque femme passait au-dessus d’une petite jatte en terre cuite fumante, remplie de braises brulantes, dans laquelle on avait déposé un mélange d’herbes composé de feuilles de sauge, de bakhour et d’ambre. La fumée prenait le temps de glisser le long de leurs jambes, car elle contribuait à réveiller cette énergie anesthésiée par la soumission de leur entière existence.

Puis, elles se détachaient les cheveux. Des chignons qui se déroulaient en grandes nattes brunes, brillantes d’huile d’olive et d’argan, et au parfum singulier d’henné et de savon noir.

La libération lente, en empruntant le médium de la transe, ne peut avoir lieu qu’au moment où la musique a pénétré dans le corps des femmes et ce, à partir de la plante de leurs pieds.

Et c’est la rythmique qui les portait au-dessus de tout. Les musiciennes tapaient sur leurs percussions en crescendo. 

C’est mon arrière-grand-mère qui initiait à la transe, elle était la première à se mettre sur la piste. Doucement, elle avançait sa tête et ses cheveux de l’avant vers l’arrière, en ayant les mains et les bras croisés dans le dos. Ses mouvements ressemblaient à une bascule qui accélérait son rythme au fur et à mesure que la musique avançait et devenait rapide. Si vive, que toutes les femmes se sont mises à se perdre dans le vortex infini de la transe. Dorénavant, elles n’étaient plus humaines, elles ressemblaient à des étoiles filantes qui fusent de toutes parts un soir de perséides.

Arrivées à une guérison partagée

Entrer en transe par la musique est un processus exutoire qui entraîne un état d’hypnose à la finalité salvatrice. C’est un contact avec le divin par l’extase. La transe demeure le paroxysme de l’émancipation de soi; tu habites pleinement la maison de ton corps t’offrant la possibilité de te retrouver, de reconnecter avec toi-même. C’est une guérison.

Ce jour-là, ma mère s’était évanouie tellement l’exaltation l’a dépossédée de son corps. D’autres ont fait des crises de perdition qui ressemblent presque à de l’épilepsie. Quand on juge qu’une femme est allée trop loin et qu’on a peur pour sa sécurité, on la fait sortir de la transe en la mobilisant  puis  on lui fait reprendre connaissance en lui trempant les mains dans l’eau et en lui faisant sentir de l’oignon. Traitement que certaines ont reçu.

La cérémonie finit, un calme délicieux s’installe dans leur tête, comme une façon de s’être rechargé les batteries pour affronter le quotidien. Les voisines et les musiciennes sont reparties chez elles.

À divers degrés, toutes les sociétés du monde possèdent leurs rituels de transe peu importe la manière avec laquelle ils vont l’exprimer. En Occident, l’axe privilégié sera des états ultimes de méditation collective ou de grands rassemblements vibrant sur des musiques qui appellent à l’enracinement. 

Quoi qu’il en soit, la transe ne se vit pas seule, même si l’expérience de l’atteinte de l’extase ultime se fait individuellement dans son corps. Nous sommes porté.es. par l’Autre vers le passage de la transe. Nous nous tenons la main pour entrer en transe, ce qui contribue à rappeler ce que je dis souvent : « Le bonheur ne vaut la peine que s’il est partagé par tous ». 

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Ce texte est une collaboration faite avec les Ouitch.

2 Comments

  • Mounira Ahmed dit :

    Toujours un plaisir de te lire Myriam . Magnifique ! Ça me rappelle ma grand-mère, une tante à ma mère que l’on considérait comme sa mère qui avait cette habitude de faire ce regroupement une fois tous les 6 mois. , une journée de pleine lune , mettait ses habits rouges , du khôl dans les yeux , des bijoux avec le boukhour et l’encens au milieu et on servait du popcorn et des dattes avec du café noir ou du thé à au gingembre …elle le faisait pour ma mère, mes tantes quand parfois elles avaient des petits soucis de la vie de tous les jours. C’était une invocation pour les croyances des cheikhs qui avaient une place dans la vie des gens , souvent associés à une descendance dune tribu en lien avec les prophètes. C’est beau tout ça même si dans la vie d’aujourd’hui on oublie ces gestes pures et parfois de toute simplicité mais qui se traduisent par une approche au confort spirituel … parfois c’était des transes , les femmes dansaient au tambour sur des chants invoquant Sidi Mohamed , le prophète et pourtant les religieux fanatiques condamneront ce geste . Wow tu me fais revivre des belles choses . Merci pour tes belles écritures. On attend un recueil de ces témoignages impatiemment.xoxo

    • Hygge dit :

      Mounira,
      Ton histoire de famille vient de me donner des frissons tellement elle m’est familière.
      Je pense que maintenant nous sommes devenues mères, nous pouvons continuer à transmettre ces gestes à nos enfants, nos filles.
      Je garde précieusement ton témoignage, il me sera tellement utile
      merci encore pour ta générosité

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